Ca fait des années que je viens ici, et je ne les avais jamais vraiment vues. Elles ont pourtant une certaine élégance, une élégance discrète même. Le genre d’élégance naturelle, que l’on peut voir sans regarder, mais qui éclate dans toute sa splendeur quand on la remarque enfin. Un peu comme Jeanne. Mais tout est un peu comme Jeanne en ce moment.
Elles ont juste la bonne taille, des dorures et le teint rosé, un peu rouge parfois. J’aime leur finesse et leurs rondeurs. Leur présence me fascine. Même l’espace qui les sépare touche à la perfection. Celle-ci a bien une tache sombre ; mais loin de la défigurer, elle lui donne une beauté peu commune. Et, je sens bien qu’en cet instant il n’y a rien de plus important que de les contempler.
La pluie qui tombe dehors fait soudainement beaucoup moins de bruit que le silence qui s’installe dans la pièce. Je ne sais pas où en est la conversation, mais les dernières paroles n’étaient sans doute pas très heureuses. En tout cas pas en présence de ma mère. D’ordinaire la pièce résonne un peu. Cette fois-ci les mots ont préféré fuir au triple galop en murmurant qu’ils n’étaient pas responsables.
Le silence est rempli du regard de ma mère, en plus dense. Le genre de silence que j’ai du mal à respirer. La présence de mon beau-père y est sans doute pour beaucoup. Lui aussi il sait cogner du regard. Ca doit être un truc de méridionaux.
– Le roi de France ne portera jamais les armes contre le pape.
Je dis mon beau-père, c’est manière de dire. Après tout, nous ne sommes pas encore mariés avec Jeanne. Mais, si j’ai bien compris, c’est bien de ça dont il est question aujourd’hui. C’est juste un soupçon d’anticipation.
– Ce ne sera pas nécessaire ma dame. Vous me dites que c’est terre du pape, mais il n’a jamais daigné envoyer ses gens. J’ai avec moi les seigneurs du pays et des alliés. Je n’aurai pas besoin de demander votre aide.
La pièce a été vidée des serviteurs et des conseillers quelques instants plus tôt. Raymond a demandé à parler au roi en privé, et je ne sais pas par quel complot du malin je me suis retrouvé dans cette salle une fois la porte close. Même le moine de Saint-Denis, caché comme d’habitude derrière les rideaux, a été expulsé. Mais pas moi. Et Raymond a commencé à parler de Jeanne, d’Avignon… C’est à ce moment là, je crois, que j’ai découvert l’extraordinaire beauté des tomettes.
– Mon fils ne tolérera pas qu’on s’en prenne au pape sur ses terres.
Elles sont un peu usées par endroit, mais la glaçure a protégé les motifs à peu près partout. Des aigles et des lions couvrent le sol. On dirait une véritable mêlée. Ici les lions font une percée.
– Avignon n’est pas dans le royaume de France, ma dame. C’est à l’empereur de décider.
Mais là, les aigles se défendent bien. Il y a en a deux qui se jettent sur un pauvre lion isolé. Le premier lui tient la crinière pendant que l’autre lui déchiquette les flancs. Les tomettes ne sont plus roses, mais rouges du sang de la bataille.
– Le roi a juré de défendre le pape contre ses ennemis. Il ne laissera pas l’empereur s’en prendre à Avignon.
Une charge de lions s’avance. C’est impressionnant de voir ces figures dorées se répandre sur les tomettes en bombant le torse. Un sentiment de puissance absolue se dégage du sol, alors que des dizaines de gueules impitoyables s’abattent sur les cous trop maigres de l’échelle des aigles.
– C’est pourquoi je me propose de faire rempart. En me laissant reprendre le Venaissin, c’est le pape que vous protégez de l’empereur.
Mais l’aigle est fourbe. Il danse et virevolte comme un Turc autour du lion. Pendant qu’un groupe d’aigles entraîne les lions vers la table, un autre s’envole des coussièges pour fondre dans leur dos. C’est un véritable carnage de terre cuite.
– Après tout, c’est aussi dans votre intérêt, ma dame. Et je suis sûr que le jeune Alphonse est impatient de prendre femme.
Les tomettes du sud, du côté de la porte, rejoignent le centre du champs de bataille. L’aigle devant moi s’agrippe à un lion et lui assène de violent coups de bec derrière le cr…
Je finis par fermer la bouche, desserrer les mains et baisser les bras. Pourquoi c’est toujours en pleine bataille que les gens s’intéressent brutalement à moi?! D’ordinaire c’est à peine si on me remarque.
– Euh… Je crois que le sol est un peu sale, mère.
J’hésite. Est-ce la pitié ou l’incompréhension la plus complète qui domine chez mon beau-père? Dehors, un son mat m’apprend que le moine est tombé du rebord de la fenêtre.
J’aime beaucoup la chute…