- Tant d’histoires pour… des clous !
- Hihihi…
Alphonse rit doucement, la main devant la bouche, comme honteux de rire de son frère le roi, et surtout d’un tel drame pour la chrétienté. Et si c’était rapporté à sa mère ?! Il jette un coup d’oeil autour de nous : personne ne nous prête attention, assis côte à côte sur un coussiège de la grande salle.
Je sais que, lorsque je me laisse ainsi emporter, je ne souhaite plus penser aux conséquences, je ne prise pas plus qu’une pomme blette les airs courroucés ou les sinueuses réprimandes qui peuvent s’ensuivre.
- Je ne parviens à savoir ce qui me surprend le plus : la négligence des moines de Saint-Denis, qui perdent le très saint clou de la Passion en pleine foule, ou le comportement du roi depuis lors ? Depuis la saint Gontran, il exprime tout haut une telle douleur, et pleure comme un enfançon de cette perte, qu’on peut à peine le raconter. Cette exhibition d’une foi digne du peuple ne sied pas à la majesté royale. Que ceux de Paris, hommes, femmes, enfants, clercs, écoliers braient et crient en pleurs et en larmes peut s’entendre, mais le roi, qui doit être un homme de sagesse et de retenue, s’emporter ainsi ?
- Jeanne, m’amie, de grâce, parlez moins fort, chuchote Alphonse, le rire aux lèvres et l’oeil inquiet. Quand les noirs yeux de Jeanne prennent cette lumière moqueuse, il est toujours partagé entre l’envie de rire tout haut avec elle, et la crainte de franchir les limites qui siéent à un prince.
- Et depuis, dis-je un ton moins fort mais la moue narquoise, à ce que l’on rapporte, c’est un continuel défilé devant la basilique. Chaque Parisien a un clou un peu rouillé chez lui qu’il souhaite échanger contre les cent livres promises !
- Jeanne, doucement, je vous prie. De plus, vous ne pensez pas le tiers de ce que vous dites ; vous aussi avez été grandement peinée et angoissée par cette perte terrible pour le royaume ; votre coeur aussi s’est réjoui d’apprendre que le saint clou de la sainte Croix avait été retrouvé hier, et s’apprête à être replacé en grande cérémonie en l’église de Saint-Denis.
Je soupire. Il est vrai que chacun était touché par la perte de cette insigne relique. Mais en ce palais, chaque occasion de rire doit être ardemment célébrée… trop rares occasions.
la suite, la suite !!!