Et Dieu créa les boyaux. Dans son infinie sagesse, sans aucun doute. Il faut une bonne dose de perfection pour créer un tel instrument de torture. Parfaitement autonome. Vivant même. Je veux dire vivant sa propre vie. Quand il lui arrive de croiser celle de son porteur, c’est généralement pour lui donner un petit avant-goût de l’Enfer. Une vieille ruse pour nous pousser à être de bons chrétiens. D’ailleurs, plus on avance en âge et plus on souffre. Pour s’habituer. C’est plus sûr que de croire au paradis. Je me demande si l’Enfer n’est pas de devenir un boyau soi-même, pour torturer quelqu’un d’autre. Et à en croire mon expérience personnelle, la transformation est pour bientôt.
À moins que ce ne soit une punition divine. Lorsque Dieu est descendu sur Terre pour détruire la tour de Babel, il dit “confondons leur langage afin qu’ils n’entendent plus la langue les uns des autres”. Et il s’est empressé d’ajouter : “Et que leurs estomacs parlent à leur place dans leur propre langage. Surtout à l’approche des repas et du trépas. C’est étonnant comme les deux mots se ressemblent. Je me demande s’il n’a pas inventé tout ça dans le seul but de faire une mauvaise blague. Ce genre de blague qu’il faut préparer à l’avance dans le courant de la conversation, et qui tombe à plat quand on finit par comprendre où vous voulez en venir. Le boyau : “des mots de la faim aux maux de la fin”. Dieu a toujours eu un humour particulier. Voire douteux.
S’il avait été là, Ansoud aurait sûrement trouvé moyen de le défendre.
– Qui es-tu, monseigneur, pour critiquer Dieu dans sa perfection ?
– Le malheureux possesseur de boyaux en fin de carrière. Ce qui me met en assez bonne posture pour me plaindre. Tu trouves ça parfait, évidemment ?
– La Création est parfaite. Cela ne veut pas dire qu’elle est indolore. Quel mérite y aurait-il à vivre sans boyaux?
– Tu admettras que ça ne sert à rien.
– Dieu t’a donné des boyaux pour te remplir le ventre. Il aurait pu y mettre bien pire quand on y songe.
– Des mouches tu veux dire ? Elles sont partout.
– Non. Encore que dans ton cas ce ne soit peut-être qu’une question de temps.
Elles en ont visiblement après moi, à tourner tout autour en bourdonnant. Celle-ci semble même vouloir communiquer. Le problème avec les mouches italiennes, c’est que je ne comprends rien à ce qu’elles disent. Les mouches de Paris m’ont toujours parues plus discrètes. En fait, c’est bien la première fois que je vois bouger les lèvres d’une mouche. Il y a même du rose au…
– JE T’ATTENDS.
– Toute cette histoire de boyaux c’est une blague qui a mal fini. C’est juste un prétexte pour dire…
– Dieu ne fait pas de jeux de mots aussi misérables, monseigneur.
Ce maudit Ansoud me connaît trop bien.
– S’Il a créé les boyaux, c’est qu’Il avait de bonnes raisons de le faire. Et de toute évidence, vous pouvez lui poser la question vous-même. Vous êtes attendu monseigneur.
– Que les gens de peu aient des boyaux, soit. Ce sont gens de boele et d’instincts bestiaux. Toujours à gratter leur terre ou celle des autres. Tout ça pour rien. Ils ne font que manger ce qu’ils produisent. Quelle perte de temps. Des gens aussi déraisonnables méritent bien de souffrir un peu. Mais un prince ? Sans ses boyaux mon frère n’aurait pas fini dans une barrique. Et moi je ne serais certainement pas dans une chambre sinistre perdue au milieu de nulle part.
– À Savone, monseigneur. Et vous gémissez un peu trop à ce qu’il me semble. Un prince se doit de mourir avec une certaine dignité. Souvenez-vous de votre frère.
– Mon frère est mort comme un gueux en sentant la merde et la pourriture. Tu trouves ça juste ? Tu n’as pas la moindre idée de ce que je souffre.
– Techniquement si.
– Tu es mort, Ansoud.
– Justement.
Boele! Boyau! C’est pas un mot qui vous emplit la bouche, comme dirait l’autre. C’est ailleurs que ça se passe. La bouche, tu l’as ronde comme un cul rien que de le dire. Et j’en crève aujourd’hui au milieu des mouches. C’est pas pour moi qu’elles sont là. Elles tournent autour du tas de fumier que j’ai dans le ventre!
– Monseigneur ? Monseigneur ? Vous m’entendez ?
– Bzzzz…
– Confessez-vous je vous en conjure! Il est encore temps.
Insupportablement fidèles. Ils ont ouvert la fenêtre pour éviter d’étouffer dans ma puanteur. Mais l’air marin n’arrive pas à balayer l’odeur nauséabonde. J’ai passé ma vie à essayer de prendre la mer. Je meurs à ses pieds et je ne la sens même pas. Je ne vois pas le soleil non plus. Deux imbéciles ont cru bon de me faire de l’ombre. Je suis seul, au milieu des mouches et dans le noir. Elles m’auscultent. Elles attendent le bon moment pour me dévorer. Elles baissent la tête, l’air de rien, ou me regardent en grinçant. Pas une pour me sourire. Quand on est jeune on croit que c’est ce que l’on peut faire de mieux. Une douzaine de têtes d’enterrement pour ne pas s’attarder inutilement. Mais ce n’est pas d’aller à confesse dont j’ai besoin. C’est d’un regret.
– Où est Jeanne ?
Alphonse. 21 août 1271, Savone
5 avril 2009 par Maître du voyage
La vérité sur le perroquet vert.
cette histoire de perroquet vert résulte d’un malentendu.
En réalité l’épouse d’Alfonse avait un confesseur d’origine allemande, HOCCHEI. Et l’entourage d’Alfonse aimait à médire sur son épouse, très jalousée en particulier par certaines qui auraient aimé la voir répudier… pour la remplacer.
Donc très vite les langues perfides ont commencé à faire courir des bruits sur les étranges relations de la digne épouse avec ce prêtre à qui on prétait de bien curieuses moeurs pour son état. Malgré son âge relativement avancé on lui a donné la réputation d’avoir une bien grande verdeur, certaines dames de la cour allant jusqu’à prétendre qu’elles mêmes…
Et donc, pour ternir l’image de Madame Alfonse les rumeurs les plus folles coururent sur les étranges relations qu’elle entretenait avec son Père HOCCHEI vert.
CQFD