J’ai traîné pas mal sur le chantier ces dernières années. Des pierres surtout. Il y en a même que je reconnais dans le choeur, là où l’enduit ne les recouvre pas encore. Quand je pense à toutes les fois où l’on m’a tancé pour y avoir gravé “Alf” en douce, alors que ça ne se verra même pas. Comment voulez-vous que je passe à la postérité si les moines prennent un malin plaisir à m’effacer ?
Enfin, tout ce temps durant, je n’avais jamais remarqué ces quatre moines-là. Des troncs de ce calibre, ça ne s’oublie pas, surtout sur un chantier. C’est autre chose que ce gringalet de frère Guillaume. En fait, je suis presque sûr de ne les avoir jamais vus, et je commence à me demander si ce sont vraiment des moines. Ils ont robe et tonsure, mais ils ont un quelque chose qui les distingue des 140 autres moines qui chantent dans le choeur. 140 gorges qui chantent, ça vous fait rentrer la liturgie par tous les pores de la peau. La preuve, j’en ai encore les poils dressés pour lui laisser le passage.
Mais ces quatre là, ils m’ont tout l’air d’être aussi moines que Renart, en moins rusés. Le fait qu’ils se tiennent à l’écart du choeur et les bras croisés autour du gisant de Dago y fait beaucoup. Le lion aussi se doute de quelque chose, qui les regarde de travers. Il faut dire que moi aussi, si je m’apprêtais à passer l’éternité à bouffer du cuissot sous les pieds d’un mort, j’aurais l’air mauvais.
- Alf…
- Mmmmh ?
- La statue, elle a bougé.
Il y a des fois où je me dis que ce pauvre Charles est un peu trop imaginatif. Il ferait beau voir le gisant de mon frère se lever en baillant aux corneilles. En même temps ça expliquerait les moines de choc tout autour. Il a dû essayer de s’échapper ce matin pour rentrer sur Paris en hurlant qu’il n’y a rien à faire dans ce trou à moines. Moi j’essaierais en tout cas.
- C’est la fumée qui te joue des tours.
- Je te jure !
- Chut ! Tu délires mon pauvre Charles. C’est un gisant, ça git et c’est tout.
- Mais non, l’autre.
- Quelle autre ?
- Le moine, derrière.
Saint Benoît nous regarde en effet, derrière le gisant, à côté d’un saint Pierre de marbre. Je n’y avais pas pris garde, à moitié caché par les moines troncs. Un bon vieux saint Benoît tout ce qu’il y a de plus classique. Il a même une tête familière.
- Il a fait un pas de côté.
- Les statues c’est un peu comme les gisants. Ca… statute.
- Là !
Pute vieille ! Il a raison en plus. Saint Benoit bouge avec ses deux jambes en pierre. C’est miracle… ou mesquinerie de moine ! Je le reconnais maintenant, saint Benoît des fourrés. Saint Benoît du petit mot et des chroniques. C’est ce bon vieux moine de Saint-Denis.
- Regarde ailleurs.
Charles fait comme moi. Il observe du coin de l’oeil, l’air de rien, et ouvre la bouche comme un poisson mort pour faire semblant de suivre le chant, juste au cas où mère nous regarderait. Mais c’est Benoît de Saint-Denis qui nous intéresse. Je me disais bien aussi qu’ils devaient l’avoir en travers à Saint-Denis que mon frère leur échappe.
Je le vois se glisser parmi les molosses. Il sort quelque chose des replis de sa robe le coquin. Fichtre qu’il est roué ! Il a réussi à poser une jolie petite statue de saint Denis en pleurs, la tête dans les mains, juste sur le rebord du gisant. Je parie qu’on ne va pas trop tarder à crier au miracle dans l’assistance. J’ai cru repérer un autre moine déguisé en marchand parmi les fidèles. Mais les marchands qui portent tonsure sont assez rares.
Une apparition du saint sur le chevet de mon défunt frère, ici à Royaumont, chez les Cisterciens, succès garanti. Ils ont dû passer des heures à mettre leur stratagème au point. Dès qu’il y a de l’argent et des morts à la clé, rien de plus rusé qu’un moine. Surtout s’il s’agit de dépouiller la concurrence.
Mais il faut croire que les idées flottent dans l’air, et saint Pierre vient d’assommer saint Benoît avec sa clé.